VENDREDI SAINT AU CAP-HAITIEN : ENTRE CATHOLIQUES ET FRANC-MAÇONS.

Le vendredi saint est l’un des moments les plus importants de la liturgie chrétienne. On célèbre la volonté de Jésus de donner sa vie pour sauver l’humanité. Au Cap-Haïtien, les Catholiques organisent traditionnellement une longue procession pour retracer dans les moindres détails le douloureux parcours du Christ. Dans l’après-midi, les Francs-Maçons gagnent eux aussi les rues en l’honneur de la mort de Jésus pour demander grâce et faire pénitence.

Après le temps de l’Avent succédé et soldé par la Noël, la Semaine Sainte succédée et soldée par Pâques est l’une des périodes les plus importantes de la foi chrétienne. Si l’un symbolise l’avènement du Christ Rédempteur, l’autre retrace la Passion du Christ, ou disons mieux, sa mort pour la Rédemption de l’Humanité. Sa mort pour que les hommes soient délivrés du péché. Mort succédée et soldée par la Résurrection de Jésus le dimanche de Pâques. Là est le fondement de la foi chrétienne : « Jésus a vaincu la mort, est levé bien vivant, est monté aux cieux, est assis à la droite du Père, pour y préparer une place pour les Chrétiens, et reviendra bientôt. »

Cette croyance que Jésus reviendra bientôt, vieille de plus de deux milles ans, maintient constante et perpétuelle la confiance et l’espérance que les chrétiens placent en Dieu – par habitude, inconscience, désespoir ou pleine volonté – et c’est ce qui les motivent à déployer tous les efforts possibles pour retracer, chaque vendredi saint, le parcours de la passion du Christ dans les rues de la ville. Ils font tout pour commémorer et revivre en eux-mêmes et/ou par eux-mêmes le triste sort qu’a subi Jésus. Leur engouement et dévouement sont salutaires, après tout, il ne faudrait pas que le Seigneur soit déçu de ses enfants créés à son image et à sa ressemblance !

Le Vendredi Saint, l’Eglise Catholique fait mémoire de la Passion et de la mort du Christ sur la croix. Selon les Evangiles, Jésus comparait devant Ponce Pilate. Il est condamné et, chargé de sa croix, monte vers le lieu de son supplice : le Calvaire ! Cette célébration à Rome qu’au cours du VIIe siècle, elle se répand par la suite dans toute la chrétienté. En ce jour où ils commémorent le procès de Jésus, son chemin de croix et sa mort, la liturgie invite à prendre le chemin du Christ, à « passer » avec lui, à entrer avec lui dans ce grand combat contre la mort pour la vie, mais aussi et surtout célébrer la vie du Ressuscité !

Ce jour-là, on lit tout le récit de la Passion selon Saint-Jean, et c’est traditionnellement marqué par le chemin de croix, en procession, qui rappelle et réactualise le parcours douloureux du Christ sur le chemin vers le Calvaire. En Haïti, Etat laïc majoritairement catholique, plus précisément au Cap-Haïtien, on ne fait pas fi de cette pratique. En effet, chaque année à cette date, les chrétiens catholiques descendants de nègres africains démontrent avec ferveur leur attachement à cette religion occidentale. Ils gagnent les rues – la procession – d’un point à un autre, les uns en tenue de culte et les autres tout bonnement déguisés en représentation de Jésus lui-même et des autres personnages célèbres ayant fait partie du parcours.

Leur créativité pour réussir cette activité religieuse est à féliciter et aussi à questionner parallèlement à leur passivité quant à un mouvement patriotique. Ce vendredi 15 avril 2022, au Cap-Haïtien, les fidèles sont partis de la Paroisse Don Bosco à Vertières dans une longue marche de pénitence pour entrer en ville, tout en s’arrêtant à chaque « station » pour rappeler tous les moments forts du parcours. Et naturellement, celui qui joue le rôle de Jésus a la lourde charge de faire ce long parcours – sous le soleil haïtien tel qu’on le connait – avec une lourde croix faite de bois sur les épaules. Il doit nécessairement être déguisé de façon à ressembler au Christ, mais aussi accepter d’être fouetté le long du parcours.

Cette année, les fidèles du Cap ont mis à nu leur goût aiguisé de l’exagération. Surtout en ce qui a trait à la représentation du Christ. D’habitude ils font simples, mais en 2022 il faut faire deux fois mieux ! Et comme dit le proverbe créole, twòp chèn gate revèy, la volonté des chrétiens de faire une représentation parfaite du Seigneur est justement ce qui le rend ridicule. Le personnage de Jésus au Cap-Haïtien a été vu et photographié portant diverses extensions capillaires. Perruques et lace frontal étaient au menu.

Quand on connait la position des chrétiens face à ces « choses du monde » ; quand on connait la rigueur de certaines dérivations du catholicisme quant au port de pantalon – pour les filles – et de maquillage, de bijoux, de cheveux artificiels ; quand on sait que 1 Pierre 3 : 3-4 dénigre la recherche de la beauté extérieure par le maniement des cheveux ; quand on sait la chaleur qu’il fait à cette époque de l’année, imaginez un homme parcourant de Vertières au Centre-Ville avec un lace frontal et une croix sur les épaules se faisant fouetter sur la route et faisant exprès de tomber par moment ! Si l’on sait que l’objectif de cette journée est de faire pénitence et demander grâce, on peut comprendre mais c’est quand même hilarant. La preuve est telle que la photo du Christ Sauveur arborant son lace frontal a été virale sur les réseaux sociaux, pour le plaisir des internautes.

Il faut savoir que le Vendredi Saint n’est pas saint que pour les Chrétiens. D’autant plus qu’ils ne sont pas les seuls à avoir Jésus comme Egrégore. En effet, le vendredi précédant le dimanche de Pâques, la communauté maçonnique du Grand d’Orient d’Haïti du Centre-ville du Cap-Haïtien a aussi coutume d’aborder les rues dans l’après-midi pour une procession solennelle en l’honneur de la mort de Jésus. Ce même vendredi 15 avril 2022, Francs-Maçons, Rosi-Cruciens et Templiers se sont unis pour réaliser cette marche jusqu’au Bel-Air en partant de la Rue 24 G. Les membres des Loges l’Haïtienne, l’Humanité et Jérusalem investissaient les rues dans leurs tenues cérémoniales.

Dans une ambiance spirituelle de forte teneur, les Frères équipés de bougies, de dagues, d’épées et autres artefacts de leur culte faisaient eux aussi pénitence dans les rues en demandant grâce et rédemption pour eux et pour le pays. Paradoxalement, la Franc-Maçonnerie, quoique n’étant pas une église, se nourrit de nombreuses références chrétiennes, symbolise nombreux personnages bibliques dont Jésus lui-même qui se veut être leur égrégore, moins qu’un Messie, mais un personnage sacré pour eux.

Le vendredi saint est donc une journée typique de pénitence en rappel du sacrifice de Jésus pour l’Humanité, témoignant de l’amour inconditionné de Dieu pour les hommes. Journée de prière partagée entre les Chrétiens catholiques et les Francs-Maçons dans un appel à l’aide lancé au Seigneur. Cette journée montre comment les Haïtiens peuvent être unis dans un but commun, une conception commune, une croyance partagée. Cette journée montre comment des Ordres différents peuvent marcher ensemble pour une cause commune. Cette journée montre que les Haïtiens peuvent réaliser des choses, il suffira qu’ils y croient – comme ils croient en Dieu – pour qu’ils veuillent bien faire des choses.

© CHARLES D. R. Markly

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