QUAND LA PLUIE TOMBE SUR UNE VILLE FAITE POUR LE SOLEIL


Sous les tropiques, sous les eaux, sous les plastiques !

Ruelle Jean Jacques Dessalines, Cite du Peuple, Cap-Haitien en date du 2 fevrier 2022

Deux jours de pluie, deux jours de paralysie, du 30 janvier au 1er février 2022, les capois se sont terrés comme des lapins face aux pluies, mais ont dû sortir de leurs trous à cause de la montée des eaux. Bilan : un mort, quelques blessés et des dizaines de déplacés. Le maire-adjoint, Patrick ALMONOR a fait sa tournée, yeux sous les lunettes, pour mieux discerner les détails emportés par les eaux. La protection civile reste en alerte prête à faire l’inventaire des dégâts.

Haut du Cap, 1 fevrier 2022

À force de nous apprendre à ne pas jouer avec le feu, nous nous sommes mis à jouer avec les eaux. Deux jours de pluies, une montée fulgurante des eaux et tout s’arrête ; écoles, universités, bureaux, institutions publiques, et même les petits rencarts. La pluie porte une drôle de réputation en Haïti, surtout au Cap-Haitien, plus terrible que les bandits ou les annonces d’émeutes faites par l’opposition de l’ère Jovenel MOISE, quand la pluie s’annonce, comme dans les tranchées de Verdun sous la mitraille, tout le monde s’abrite, tout le monde se terre et la vie s’arrête !
« – Eske l pè  katouch ?
– NON !
– Eske l pè machin ?
– NON !
– Poukisa l pè lapli ?
– Pou lafyèv ak grip la pa touye l »
Vwadèzil 2009

Fourmilière, encerclée par les agglomérations, près d’un million de personnes se retrouvent dans une ville bâtie pour 50 000. Malgré bien des initiatives prises par concertation entre les mairies du Cap-Haitien, la mairie de Limonade et de Quartier-Morin la question de la décharge reste en suspens, le conflit terrien a fait écho pour enfin démontrer l’échec du ministère public. La mairie du Cap-Haitien dans un arrêté sur les déchets peu connu du public, publié en janvier 2022 se retrouve comme à l’accoutumée dépassée par les événements, par chance placée au centre névralgique de la ville, elle aurait pu se retrouver sous les eaux. Encore une fois, l’Etat Central comme une pieuvre refuse aux collectivités, embrassant tout par ses tentacules. La question de la décentralisation en Haïti reste l’affaire du troisième millénaire.

Fort Saint Michel, Cap-Haitien, Fevrier 2022

Le Cap-Haitien connaît ses moments les plus troubles, le ciel déversant sa rage de manière fréquente dans la saison des pluies, la ville se transforme, faux-mirador, noire comme sous le coup d’une baguette magique. Chaque bruine est une incantation à la puanteur et à la saleté. La plupart des rues deviennent impraticables, les embouteillages sont à prévoir après la pluie et le beau temps manquera à l’appel quand la boue, mêlée aux immondices et aux eaux nauséabondes jetées par les riverains, fera le cocktail avilissant qui répugne les visiteurs autant que les capois.

Une lente dégringolade a saisi le Cap-Haitien depuis bientôt deux décennies, les lueurs inclémentes du soleil nous assaillent tous les jours, les maisons trop basses ne protègent pas longtemps. Quand les campagnards plaignent les terres arides, les citadins prient pour un gain d’or. Ils prient pour une pluie propre, mais finissent par obtenir les marées noires qui obstrueront les voies d’échappement des maisons. La pluie se déclare, quelques minutes, les eaux montent et tous les piétons jouent déjà à la marelle.


La triste blague datant de 2013 revient à l’esprit des plus anciens, la fois, où, un riverain a par sarcasme traversé les rues de Bas-Vertières dans un voilier après les inondations. Par clairvoyance, les voitures semblent désuètes en temps de pluie, les capois doivent s’acheter des voiliers et des aéroglisseurs. Les corridors deviennent des prisons dans les cités où les eaux s’engouffrent dans l’étroitesse du chemin, les hauteurs soumises à l’érosion font glisser les pierres angulaires et les vies se pendent, en bas au bord de la mer les maisons jouent les îlots. Les capois ne vivent pas, ils vivotent.

KONASA, Cap-Haitien, fevrier 2022




Par-dessus tout, les pluies ramènent au débat politique, la mairie du Cap-Haitien encaisse les coups depuis des décennies pour ne toujours répondre que de son incapacité, son abandon par l’Etat central, les employés de la MTPTC sont toujours dans la situation précaire de l’employé non-payé depuis 5, 9 ou 12 mois selon l’humeur des échanges politiques de la capitale. Quand Jean Robert et Jean Bernard se battent dans la capitale pour le même ministère des gens meurent au Cap-Haitien, des gens meurent à Ouanaminthe, des gens meurent à Port-de-Paix, des gens meurent aux Gonaïves. Mais malgré tout Jean Robert tout comme son homologue ne peut résister.




Cela fait plusieurs années que le Nord souffre à redevenir une destination touristique incontestable à cause de la mauvaise gestion des déchets; capitale historique et touristique, patrimoine de l’UNESCO pour ses maisons coloniales. Plongée dans une explosion démographique depuis de 2010, Cap-Haitien ne cesse d’accueillir sans grandir, sans un programme d’urbanisation pour ses périphéries, les maisons s’entassent de gauche à droite, de haut en bas, de devant à derrière pour finalement obliger le piéton à sautiller entre les trous, les autres, les motocyclettes et les animaux. En plus de l’instabilité politique et de l’insécurité, l’insalubrité tire la dernière salve qui tue le tourisme en Haïti. Le présent ordurier est en train de tuer le passé glorieux. Comment le passé peut-il vaincre le présent ?

Vue aerienne de Blue Hills, Cap-Haitien, 2 fevrier 2022






 »Kay koule twonpe solèy men li paka twonpe lapli »


Proverbe créole




Ce mercredi 2 février, sans ferveurs, les quelques activités ont essayé de reprendre tout comme le soleil, le carnaval annoncé depuis peu par les autorités municipales fait le timide, hydrophobe. Les encoignures et les petits coins témoignent encore du désastre passé, les quelques couleurs de jupes et chemises des grandes écoles font le petit défilé. Entre trois pas, une pause, un regard vers le ciel qui a tout perdu de son bleu, entre imprécations et supplications silencieuses, les capois ne veulent plus de la pluie. Mamie Gérard raconte encore que sous Papa Doc les capois pouvait se vêtir de blanc quand la pluie tombait, averse, sans risquer de rentrer en tenue kaki. Aujourd’hui, deux jours, deux jours et les capois en ont déjà assez des caprices de l’Atlantique, car, depuis bien longtemps, ils savent qu’ils habitent une ville faite pour le soleil.

Ruelle Bolos, Cap-Haitien, Fevrier 2022



Alandy BLAISE





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