LE SCHIZOCIDAIRE EXEMPLAIRE : UNE IMMISCION DE LA PSYCHOLOGIE DANS LE THĖÂTRE

Guesly Michel ; instigateur d’une nouvelle méthode de thérapie psychologique à travers le théâtre.

Nicolas JOSEPH

 Le 30 Décembre 2021, l’auditorium Oswald Durand au Cap-Haitien a accueilli « Le Schizocidaire exemplaire », une mise en scène de Guesly Michel sur un texte de Nicolas Joseph. Le schizocidaire joué par le comédien Nicolas Joseph lui-même, corde à la main, démonstration d’un homme prêt à s’ôter la vie par pendaison.

                  « Tout le monde sait que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue » aux grands dires d’Albert Camus plongé à fond dans l’existentialisme athée. Phrase magistrale marquante d’une œuvre singulière « L’étranger ». Cette fois c’est peut-être cette œuvre même et magistrale de la littérature française qui se retrouve face à l’idée « Le schizocidaire exemplaire ». Que veut dire schizocidaire ? Ce mot étrange n’est autre chose que la jonction de la schizophrénie au mot suicidaire, un cocktail psychopathique plus dangereux qu’un cocktail Molotov. Le suicide, ce sujet si clos, pas même tabou mais complètement ignoré du quotidien haïtien prend de l’ampleur et marque désormais autant d’esprits que les crises multiples que traversent le pays.

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, une personne met fin à ses jours tous les 40 secondes. Mais beaucoup croiront que le suicide n’est pas un problème haïtien. Beaucoup diront que c’est rare et que ce sont toujours des actions liées aux persécutions mystiques. L’haïtien et le suicide sont pour beaucoup deux phénomènes qui ne se rencontrent jamais. Pourtant de nombreuses histoires entourent le suicide en Haïti sans faire appel aux superstitions, les rares personnes souffrantes prêtes à consulter des spécialistes en santé mentale ont dévoilé les traumatismes liés aux chocs du  quotidien et beaucoup ont pu recouvrer la santé après avoir malheureusement consulté les nombreux escrocs attitrés comme étant des « guérisseurs ».

                  « Une élève de la 7e  année a failli se suicider ce lundi dans les locaux de l’établissement scolaire. Ayant échoué aux examens de passage, frustrée, elle est montée sur le toit de l’école pour se suicider car ses parents l’avaient prévenu de ne pas se présenter à la maison au cas où elle n’aurait pas réussi apprend-on » : cette histoire date du 5 Juillet 2021 et a eu lieu chez Les Sœurs de Charité de Saint-Louis de Bourdon, deux jours avant l’assassinat du président Jovenel Moïse, d’où son passage à l’oubli. Ce n’est ni la première et malheureusement pas la dernière fois que les pressions sociales, que le mal haïtien ne présentera qu’une seule solution à nos fils et à nos filles : la mort. Dans une tentative de thérapie de masse Guesly Michel et Nicolas Joseph ont mis leur expérience autour de la psychologie et du quotidien haïtien dans un drame « Le schizocidaire exemplaire » ou comment se défaire des pensées suicidaires.

                  Selon le dernier rapport de  l’Organisation Mondiale de la Santé, 804 000 personnes se suicident chaque année dans le monde. Pour Haïti, selon les chiffres bases sur l’année 2012, 2.8 sur 100 000 personnes se suicident dans le pays.[1]

                  C’est l’histoire d’un autre Coriolan Ardouin, un homme que la malchance porte par les chemins de la vie, entre ses parents assassinés dans son enfance sous ses yeux, la mort tragique de sa tante dans le terrible séisme du 12 Janvier 2010 qui l’hébergea a la capitale depuis la mort de ses parents. Il revient au Cap-Haitien, décide de s’accrocher à une seule raison de vivre après la mort de sa femme et son enfant, son métier d’avocat qui par sublimation représente à ses yeux sa toute puissante arme pour défendre les faibles. Comble de traumatismes, il se retrouve face à un cas où le métier d’avocat révèle son impuissance. Plus rien ne compte, plus rien n’a de sens. Il a tout perdu !

                  Corde à la main, sa valise de maitre avocat accroché sous l’aisselle, sans personne, sans aucun espoir. Nicolas Joseph plongé dans le rôle raconte toutes les pertes d’un personnage qui ne tient plus à la vie. Mais c’est aussi le scenario d’un fou-logique qui argumente sur les raisons qui le poussent et qui le maintiennent face au suicide salvateur. Pourtant sous une forme, le dialogue se relance sur la lâcheté des suicidaires qui veulent s’enfuir face aux difficultés de la vie.

  • Moi, un lâche, tu crois ça ? Et bien cher ami, sache bien que, mettre fin à sa propre vie n’est pas mince affaire. Se suicider n’est pas chose facile. Ce n’est pas donne à tout le monde.il faudrait quand même un sacre courage pour le faire… D’ailleurs pourquoi je perds mon temps à t’écouter, de toute façon, d’ici peu, je serai bel et bien mort, et les morts s’en foutent complètement de ce que pensent les vivants.

                  Lançant la corde autour d’un poteau, le schizocidaire lutte face aux différentes voix qui font tumulte dans sa tête, un part de lui-même, sa pulsion de conservation se manifeste à travers les valeurs sociales, un combat houleux du ca prêt à tout pour vivre, du moi ne pouvant plus d’une vie qui ne regorge que souffrances et d’un surmoi qui le verra comme un lâche. Autant alors répondre en posant l’exigence du courage face à la mort, la peur de la mort, cette peur si universelle et si partagée qu’elle fait reculer bien des hommes. Et si les morts s’en foutent de ce que disent les vivants c’est bien sur parce qu’ils sont sourds, muets et aveugles, si il mourrait donc il n’aurait plus à entendre cette voix qui ne cesse de lui faire la leçon et la morale. Il ne veut surtout plus entendre ces appels à la vie, ces appels à maintenir son souffle à l’existence car la vie ne lui rappelle que ses malheurs.

                  Je vois le suicide comme un appel au secours. Il revient majoritairement chez le suicidaire la volonté de mettre fin à ses souffrances, de se délivrer d’un mal auquel il ne perçoit sur le moment aucune solution.

                                                                                                                                  Guesly Michel

                  Pourtant il raconte son mal, l’origine de ses traumatismes, ses nombreuses pertes, la corde encore refermée dans ses paumes. Il voudrait tant et en même temps se refuse. Il avance, il recule, il écoute ses voix intérieures et voudrait en même temps les faire taire. Son plus grand trouble, le déclencheur demeure cette petite Marlene qu’il aurait voulu défendre à tour prix, il crie contre ce pays où lui comme son métier d’avocat n’a servi qu’à semer des pailles. Il voudrait se suicider et aussi faire de son suicide un symbole, un message à la nation.

  • Aujourd’hui encore je n’ai pas pu rendre justice à la petite Marlène. Elle a été violée et torturée, mais comme presque toujours le jugement est rendu en faveur du plus offrant. Peut-être ne suis-je pas fait pour ce métier. Avocat, moi qui voulait défendre les démuni dans un pays ou la justice a les yeux bien ouvert sur l’argent. […] Alors vois-tu que les raisons de mon acte sont bien fondées. Si de mon vivant je ne servais a rien, que mon suicide soit un catalyseur de changement réel dans ce pays.

                

  La chemise entre-ouverte, la corde encore entre les doigts, un clair-obscur faisant briller sa longue barbe, Nicolas Joseph, en sueurs, les yeux perçant les profondeurs de la salle, un auditoire prête à fondre en larmes. La pièce joue parfaitement un mal social haïtien qui se retrouve assez souvent au sein des classes appauvries désireuses de s’extirper de la misère. Par-dessus tout Guesly Michel professionnel de la santé mentale, psychologue communautaire a l’unique centre de sante mentale du département du Nord dit « Sant Sante Mantal Mòn Pele ». Enrichi à travers de nombreuses expériences avec les troubles mentaux dans la société haïtienne, désireux d’apporter la psychothérapie à travers le théâtre qu’il considérait déjà et considère comme une thérapie comme moyen d’atteindre un plus grand nombre. Metteur en scène de la pièce « Le schizocidaire exemplaire », Guesly veut alarmer les haïtiens sur le suicide qui n’est ni une chose inexistante dans la société haïtienne, ni le résultat du fétichisme.

                                                Se pa lanmò w pouw kite men pito se lavi

                                                                                                                        Nicolas Joseph

                  Nicolas Joseph a voulu sans doute représenter tous ces haïtiens, tous ces jeunes qui n’ont qu’un seul espoir, une seule chose pouvant donner sens à leur existence, la réussite professionnelle quand la famille fait déjà défaut où quand elle est divisé. Guesly Michel obtint comme souhaite sa thérapie de masse où beaucoup des jeunes de l’assistance ont confié a un moment de leur vie, marqué par l’échec et la dépression avoir pensé au suicide. Etrangement contrairement à ce que la tendance populaire voudrait croire, nous avons tous un schizocidaire exemplaire qui sommeille en nous.

Alandy BLAISE


[1] www.hpnhaiti.com Haïti-Société, le taux de suicide en Haïti est de 2.8 pour 100 000 habitants, selon l’OMS, 09-09-2014

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