L’AUTRE BOULEVARD


LES DEUX VISAGES DU BORD DE MER DU CAP-HAITIEN

Entre paradoxes et décadence d’un patrimoine cher aux capois, haut-lieu et quelques fois poubelle, le Boulevard passe de trépas en trépas sous les yeux de tout le monde, mais ne cesse jamais d’attirer les capois et les étrangers. Cette attraction, pourtant, risque fort de ne pas être éternelle ou de perdre en couleurs !

Rue 90 Boulevard

Le Cap-Haitien abrite semble-t-il comme toutes les villes du monde sa part de richesse et de pauvreté. Tant de fois à entendre parler des hauts-lieux, nous oublions que tant de bas-lieux se retrouvent si près. Les joyaux sont toujours dans la niche du dragon. Nous connaissons tous le Boulevard qui loge Lakay Bar Restaurant, Boukanye, Barik, Pluxotel, Cap-Deli, Picolet, Gwòg et Déco, mais est-donc cela tout le Boulevard ? Ce côté somptueux et faste où nos salariés, nos « Gran Nèg » ventrus, rapiécés dans des jeans et chemises ou jeans et maillots polo vont couler les bières. Et les quelques jeunes vantards et vivant au-dessus de leurs moyens, les poches à demi trouées qui longent à pied les immeubles illuminés, accoutrés comme des rappeurs fous et drogués. Le Boulevard dans une vision pessimiste, ne serait-il que ça ? Et même dans une vision réaliste ne serait-elle pas plus paradoxale ?

Rue 5 boulevard




Le Boulevard est aussi un lieu où des bars ont sombré et d’autres passent inaperçus ; BAGAY LA, FIESTA FIESTA, VIP. Quelques rues sombres où passent les imprudents, la nuit dit-on il y a toujours un risque, les rues 9 à 15 demeurent sans grande luminosité et fréquentées par les savoyards. Pas si loin Café du Port et son commissariat. Un essaim de véhicules saisis, tricycles à moteurs, taxis, autobus. La petite histoire dit que les policiers se servent des coussins des voitures saisies la nuit pour s’amuser avec les femmes qui leur rendent visite. Plus bas se trouve le poste des garde-côtes que les capois ne voient jamais, soit ils sont bien cachés, soit ils restent bien en poste. Plus devant, face au Collège Pratique du Nord, là où les chauffeurs garent les camions, une scène assez étrange dès les 8 heures du soir, des hommes rampent dessus les conteneurs passant face à la mer, plutôt face au grillage donnant sur la mer. Que font-ils ?

Rue 10-12 Boulevard

Les quelques phares des véhicules qui passent dévoilent un nombre incalculable de pieds, un rang semble-t-il. Le gouvernement semble distribuer quelque chose, la famine règne, c’est sûrement des victuailles, des provisions, des sacs de riz, des armes ou de l’argent. Non ! Plus près les voix se dévoilent, des plaisanteries, des cochonneries se disent dans de grands rires, des insultes semblent fuser. Des voix de femmes dominent là où ne défilaient que des hommes, elles étaient déjà là, juste derrière.Chacune à maitriser un rang, chacune à spéculer, chacune à soutenir son offre et à essayer à tort ou à raison de réguler la demande de plus en plus nombreuse.



Par là-bas, une, les mains accrochées dans les nœuds de fer, le dos à la brise marine, la robe aux cuisses, les jambes élargies pour recevoir un colosse, poussant la rage de ses calcanéums dans l’aluminium du conteneur, elle retient son souffle et sa voix, car les plaisanteries fusent, elle fait son labeur, il n’y pas de sots métiers dit-on. Faut-il croire que le plus vieux métier du monde serait un sot métier ? Plus bas le même scénario, non, presque le même dans une autre acrobatie, dans un autre binôme. Jeans à ses genoux, basculée, elle aurait voulu rester immobile pour s’évader de l’instant, mais l’épicentre était en elle. Rageuse, elle insulte, l’homme jure de ne pas payer si elle continue. Pauvres femmes !

Et quand Port-au-Prince notre cousine est devenue insécure, c’est au Boulevard du Cap-Haitien qu’a été confié le fardeau de supporter tout le tonnage des camions conteneurs. Le pauvre Boulevard encombré délivrait son angoisse dans ses matins sans sportifs et embouteillées et dans les nuits où par jeu de cache-cache certains clochards s’amusaient à déféquer en toute discrétion. Ce Grand Lakou, si clair, dans les parapluies, les bars et les stands lors des bals, c’est aussi à quelques dizaines de mètres un canal de déchets plastiques puant à ciel ouvert. C’est aussi le lieu de rendez-vous des petites filles et des « sugar daddy » qui dans les voitures garées sur le gravier dos à la mer font leurs besognes sexuelles.




Et par l’aurore, poussé par l’envie de suer, il vous arrivera de courir auprès d’un vieux pont bien qu’il ne soit pas ancien puis le long d’une décharge dans les flots. Vous avancerez pour voir la centrale électrique placée en zone à risque, mais que personne ne pense déplacer. Vous serez à Café du Port pour voir nos policiers peut-être encore endormis après les séances de Canal+, peut-être aussi ces policiers du garde-côte que vous ne voyez jamais vous aurez l’impression de leur existence, plus devant vous verrez les archives d’un bordel à ciel ouvert avec détritus de condoms usagés sur des mètres et des mètres dévoilant tout le labeur des nuits.

18-19 Boulevard non loin du Collège Christ Roi




Avancez ! Ce sera la douane, le marché touriste dans les tableaux, les poteries dans les cases comme de petites classes de primaire de campagne. Plus bas, ce sont les amoncellements de détritus par coins des bureaux de la rue 18 A, au coin du Collège Christ-Roi et la flaque de fange verdâtre. Un peu plus bas, c’est la somptueuse Régina, la somptueuse d’autrefois dont la Mairie du Cap-Haitien a percé le flanc et transpercé le corps comme un violeur pour laisser des séquelles cachées derrière quelques feuilles de tôles et du bois. C’est ensuite Goût Sucré, dans sa version rose et ses gâteaux savoureux, c’est Feu-Vert Night-Club ; moitié moche, cochon, moitié beau. Et puis enfin l’autre Boulevard.

Le Boulevard de Gran Lakou, le Boulevard de Cap-Deli, le Boulevard de Pluxotel et autres. C’est de ce Boulevard là que nous aimons tant parler, c’est ce Boulevard où nous aimons traîner, de jour comme de nuit. Il m’a tardé à comprendre qu’il en existait deux, oui, il existe deux Boulevard au Cap-Haitien, le Boulevard de la rue 5 à la rue 19 et le Boulevard de la rue 24 à 90 ! Ce Boulevard dont nous parlons si souvent, une moitié nous fait horreur et l’autre moitié notre fierté. Cette double face nous fait souffrir, maltraite notre fierté christophienne, cette fois pour d’étranges cendres de boue peut-être nous renaîtrons, mais l’optimisme n’est plus au rendez-vous. Les discours se sont épuisés, les projets sur le bord de mer se sont épuisés, il ne reste plus que nos regards vides qui dans un semblant de joie fait que nous donnons encore des blagues autour de nos tables dans des coulées de Barbancourt face à la brise marine.

Alandy BLAISE

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