Septentrional : entre éternité et renaissance

De 1948 à 2021, l’Orchestre Septentrional a su garder ses fondations malgré vents et marées. Tour d’horizon sur l’historicité de cette institution musicale qui s’est établi au fil du temps dans la vie culturelle des Haïtiens et des mélomanes un peu partout à travers le monde, comme un monument extraordinaire.

72 années, 67 disques (tout support confondu), 53 albums studios, des hits intemporels, des tournées nationales, internationales, pléthores de distinctions et de prix divers, de dizaines de milliers de concerts plus tard, le Grand Orchestre Septentrional garde jalousement les portes de la forteresse de la musique haïtienne. De décennie en décennie, l’institution musicale a su à chaque fois se réinventer pour offrir toujours plus au public. Aujourd’hui, c’est un ensemble de jeunes musiciens qui assurent la relève et on ne peut en aucun cas dire qu’ils ne sont pas des musiciens de qualité qui ne cessent de faire danser les mélomanes.

Auparavant Jazz Septentrional, qui était la résultante de la fusion de jeunes formations musicales évoluant au Cap-Haitien vers la fin des années 40 : le Trio Symphonia dirigé par Ulrick Pierre-Louis, âgé de 19 ans à l’époque et du Quatuor Septentrional de Jean Meuniot. Les musiciens des deux formations se sont rejoints pour animer une soirée au Cercle Aurore, qui leur procura deux autres animations respectivement pour les fêtes champêtres de Plaine du Nord et de Bord de Mer de Limonade ; c’est durant le trajet du retour dans le bus, le 27 juillet 1948, à 4 h 20 du matin pour citer le septentologue Willy Tony Hyppolite ; que fut créé le Jazz Septentrional. Le nom de Jazz marque surtout toute une époque où c’était la mode avec notamment les plus connus : Jazz des Jeunes, Jazz Capois, Jazz Youyou…

Jean Meuniot et Ulrick Pierre-Louis deux personnages importants dans l’histoire dans ce qui est devenu un monument de la culture haïtienne. Il faut repartir rapidement sur ce qu’était la vie de ces deux personnages bien particuliers. Jean Meuniot qui dirigeait le Quatuor Septentrional, était guitariste hors pair, professeur de guitare ainé et maestro du quatuor ; il était aussi un employé du Ministère des Travaux Publics et de la Construction (MTPTC). Il n’était pas le seul membre du groupe à travailler, Léandre Fidèle (frère consanguin de Meuniot) : chanteur, joueur de banjo et de guitare, Théodule Pierre : le percussionniste (cousin de Léandre Fidèle) étaient eux aussi employés du Ministère. A ce beau monde s’ajouter Raymond Jean Louis, célèbre électricien de l’époque qui jouait de la guitare. En somme, c’était plus un jazz de famille, qui réunissait des professionnels qui s’adonnaient à leurs passions : la musique. Le groupe était très apprécié par les gens de l’époque et plus particulièrement pour leurs habilités à jouer des sérénades.

D’un autre côté, la réalité était tout autre pour le Trio Symphonia composé d’Ulrick Pierre-Louis et deux de ses amis de lycée : Jacques Monpremier : percussionniste, et Jacob Germain : trompettiste. Les trois revenaient d’une expérience pas très aboutie avec le jazz de Youyou, suite à un incident qui donna lieu à remontrances publiques de Youyou envers Ulrick. Ce qui froissa la personnalité d’Ulrick Pierre-Louis, qui quitta le Jazz Youyou avec ses amis, fin 1947. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, c’était un jeune homme qui venait de perdre son père, en 1946, il était déjà orphelin de mère depuis 1935, il avait quitté l’école et s’était lancé à corps perdu dans ce qu’il connaissait de mieux : LA MUSIQUE. Le trio commençait à acquérir en popularité quand Jean Meuniot proposa à ces derniers de le rejoindre pour animer une soirée sous l’influence de Frederick Magny, prestation pour laquelle il n’avait pas assez de musiciens. Cette prestation fut un succès sans précédent ce qui va donner lieu à d’autres prestations pour le compte de madame Cazales Duvivier, responsable d’organiser des fêtes champêtres pour la période.

Lors de sa fondation, Jazz Septentrional comptait 9 membres : Jean Meuniot, Théodule Pierre, Léandre Fidèle, Raymond Jean-Louis en provenance du quatuor ; Ulrick Pierre Louis, Jacques Monpremier, Jacob Germain Trio Symphonia ainsi que Pierre Volonté Jacques et Rigaud Fidèle tous deux rapatriés par Jean Meuniot du Jazz Capois pour ajouter de la valeur a la nouvelle formation musicale. Jean Meuniot en l’absence de Jacques Monpremier devint le premier maestro président directeur de Septentrional. Souvent indisponible à cause de son travail au ministère des travaux publics, Meuniot va demander à Ulrick d’être le chef d’orchestre dans un premier temps. Quand Jean Meuniot fut transféré par le Ministère hors du Cap-Haitien, Ulrick a été désigné à 21 ans seulement comme le nouveau, président directeur et maestro de Septentrional. A un moment où la jeune formation gagnait en popularité et avait besoin d’expansion. C’est d’une main de fer que ce jeune homme construit l’œuvre qui allait marquer tout un pays. Compositeur hors norme, musicien de renommée internationale la vie de cet homme sera construit autour de son plus grand amour : SEPTENTRIONAL.


À ses débuts le groupe jouait beaucoup de musiques à tendances latines (boléro, pachanga, bossa Nova, mambo, ranchera…) au vu de la domination musicale de Cuba dans la Caraïbes à l’époque, mais aussi la musique traditionnelle haïtienne avait une place de choix dans le répertoire de Septent. Les premières compositions du groupe furent de grands succès dans le Grand Nord, il a fallu attendre 1952 pour voir d’autres orchestres interpréter les compostions de Septent à l’image de Paul Renard de l’Orchestre de la caserne Dessalines ou encore Wébert Sicot, Jazz des Jeunes, Nemourss Jean Baptiste qui a lui-même repris plusieurs morceaux tels que : « Batèm rat» « Ti Yayi », « Tu t’en vas ». Après une tournée dans l’Ouest l’orchestre finit par conquérir le cœur de nombreux mélomanes à travers le pays. C’était le début d’une belle épopée qui continue aujourd’hui encore. Dans son désir de vivre de la musique Ulrick établi très vite la nécessité d’en faire une institution à part entière avec sa direction administrative indépendante de sa direction artistique. Ce qui a été le fer de lance pour tenir une formation musicale aussi longtemps, il le dirigea jusqu’à sa mort en 2009, soit pendant 55 longues années.

Un peu plus de quinze ans après sa fondation l’Orchestre Septentrional allait voir naître son grand rival dans le fief du Cap-Haitien. En 1953, l’Orchestre Tropicana d’Haïti allait voir le jour, à rappeler que ce nouvel orchestre pour l’époque tenait ses racines du Jazz Capois qui fut lui-même créé en 1941. La rivalité entre ces deux géants de la musique haïtienne a permis non seulement de voir des réalisations artistiques extraordinaires, mais a entretenu le feu pour travailler chaque jour davantage pour se montrer meilleur que l’autre. Ce qui a eu pour incidence de faire du Nord une référence artistique pour tout le pays. Ces deux structures n’ont jamais performé ensemble mis à part la seule fois où cet exploit fut possible, en 1968 sous demande du maire de la ville. Et depuis, on a jamais revu pareille chose que ce soit en Haïti ou à l’étranger. Si les musiciens n’ont pas cessent de crier qu’il n’existe qu’une simple polémique musicale pour reprendre l’actuel maestro :Kesmy Dorméus ; les djokannèls quant à eux trouvent toujours le moyen et les raisons pour voir au-delà d’une simple rivalité. Pour beaucoup de personnes être fanatique de Septent ou de Tropic, c’est tout un mode de vie et c’est quelque chose de sacré.

L’Orchestre Septentrional, en plus d’être le doyen de la musique soit la plus vieille institution musicale haïtienne encore en activité, mais est aussi le seul à avoir créé son propre rythme musical. En effet quand il a fallu contre carrer la tendance compas direct de Nemours Jean-Baptiste, dont Ulrick n’était pas particulièrement friand, ce dernier créa le rythme unique : « BOULE DE FEU ». L’orchestre a su faire rayonner le nom et la culture un peu partout à travers le monde. Roger Colas, Alfred Moise, Michel Tassy, Loulou Etienne sont autant de nom que Septent a fait retenir dans le panthéon de la musique haïtienne. On retiendra aussi des personnalités plus récentes à l’exemple de Nicole Levy, ancien directeur musical de l’orchestre ou encore maestro Arthur. Ce colosse culturel s’est aujourd’hui hissé tout en haut dans la liste des patrimoines culturels de cette terre qui ne cesse en dépit de toutes ces vicissitudes accoucher de talents de génération en génération.

L’Orchestre a sorti son dernier opus titré « Yon ti kout je » (For ever young) qui a marqué les esprits une fois de plus. En dépit de leur ancienneté, l’orchestre a toujours su garder sa fraicheur avec toujours une génération de jeunes à faire leurs preuves, s’enraciner et y dédier leurs vies ou une grande partie. A ce titre nous pouvons prendre comme exemple sur : Michel Tassy, chanteur emblématique pendant 52 ans, Alfred Moise qui y resta 37ans ou encore Loulou Etienne, Keybordiste pendant 30 ans. ‘’Tifi a leve’’ ou ‘’cité du Cap-Haitien’’ sont des tubes qui ne subissent pas l’usure du temps et plein d’autres encore. Cet héritage, est actuellement entre les mains de jeunes musiciens passionnés, qui se donnent pour garder la ligne que leurs prédécesseurs ont empruntés tout en étant eux-mêmes en perpétuelle quête du meilleur. Si certains sont sûrs que la relève est bien assurée pour garantir un autre règne de plusieurs décennies, d’autres manifestent leurs inquiétudes par rapport à la continuité de ce travail de titan. La jeune génération, saura-t-elle se mettre en valeur et assurer la pérennité de ce patrimoine ? L’orchestre Septentrional et tout ce qu’il représente sont-ils en péril ? Combien de temps vont-ils réussir à tenir ?

Alendy Almonor

Un commentaire

  1. Vous avez très bien informé de notre champion et historique de la musique haïtienne,l’orchestre septentrional.j’ai l’humour d’être felicité pour votre travail bien fait et respectueux.

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